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February 20, 2017

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Temps et poussières de temps

January 11, 2017

   

 

… La météo pour les 29 et 30 ne s’annonce pas favorable, une très forte dépression va croiser notre route. Sur la région de Géorgie du Sud elle a donné des vents supérieurs à 140 km/heure. Nous attendons une mer démontée avec des creux supérieurs à 12 m possibles. Le West Wind sera dans l’obligation de se mettre à la Cap, car du fait de ses dimensions et de sa forme il risquerait de se retourner.

   Le 29 vers 15 heures, il ne fait pas froid, 12°C. Il tombe des cordes et il y a beaucoup de vent ; si l’on en croit les enregistreurs, plus de 115 km/heure. Pas question de mettre le nez dehors du fait de 40° de gîte. Rester debout et marcher droit devient difficile. Un spécialiste nous explique comment installer nos hamacs et surtout comment se mettre dedans. Les cloisons étanches sont toutes fermées, les hublots verrouillés et le dîner prévu froid : sandwichs, ice-cream ! Le bateau à la cape fait face à la tempête et manœuvre pour en atténuer les conséquences en jouant avec la puissance de ses moteurs.

   Sur la passerelle le spectacle est impressionnant, le plus étonnant est de constater la maîtrise dont font preuve les marins pour maintenir en permanence, grâce aux deux hélices, le bateau face aux monstrueuses vagues qui nous arrivent dessus. Après avoir mangé quelques sandwichs à la crème d’arachide et bu du coca-cola, je réussis à dormir quelques heures.

   Le 30 en fin de matinée, une rapide amélioration nous permet de reprendre notre route, d’apprécier un repas chaud, de faire notre toilette et de mettre le nez dehors. Il neige !

Derrière nous à quelques miles, le Wyandott est là, il a été aussi dans l’obligation de se mettre à la cape.

   Le 31 nous sommes à la latitude des îles Kerguelen, il fait de plus en plus froid, il neige et nous apercevons nos premiers icebergs. Toute l’équipe aéro navale est au travail, les premiers vols sont prévus pour demain avec une reconnaissance de l’île de Bouvet.

 

   C’est en vue de l’île de Bouvet que nous échangeons nos meilleurs vœux. Découverte en 1739 par P.B.Bouvet de Lozier et située par 54°26 Sud et 03° Est. Cette ancienne possession française, annexée en 1937 par les Norvégiens, se présente comme un volcan blanc de 3 km de rayon. Un des hélicoptères l’a longuement survolé et a réussi à se poser au sommet, elle est complètement couverte de neige ou de glace. Seules les plages habitées par des manchots et des éléphants de mer révèlent quelques traces de vie végétale.

   2 janvier 1958, les icebergs, ces morceaux du glacier antarctique, constitué d’eau douce sont de plus en plus nombreux et le nombre de growlers (morceau de glace de petite dimension) de plus en plus important.

 

   Le Wyandott est maintenant derrière nous et met ses pas dans les nôtres. Nous venons de franchir le Cercle Polaire Austral, il n’y a plus de nuit ! Avant de pénétrer en mer de Weddell, nous serons à la latitude de la Terre Adélie.

   Le 3 janvier, nous allons aborder la première ceinture de glace de mer. Les hélicoptères sont très souvent en l’air pour établir une carte des glaces et définir la meilleure trajectoire à long terme. Nous mettons 12 heures pour progresser vers le Sud. J’ai fait un vol d’une demi-heure avec dépose sur un petit iceberg de 80 m au-dessus de la mer et au minimum 1 200 m de long sur 500 m de large. C’est impressionnant !

   Le lendemain, nous quittons l’open pack pour pénétrer dans le pack 80 % de glace friable dans lequel nous avançons à 5-7 km/heure. Derrière dans le chenal que nous lui ouvrons le Wyandott avance péniblement.

 

   5 janvier, nous venons de traverser la deuxième ceinture de glace avec beaucoup de difficultés. La glace était épaisse et dure. Par deux fois, le Wyandott a été bloqué et nous avons dû faire demi-tour pour aller le rechercher. La deuxième fois les plongeurs des deux bateaux (les sea bees – les abeilles de mer) ont dû intervenir pour libérer son hélice bloquée par la glace. Toute ma vie je garderai le souvenir de ces plongeurs travaillant sous la glace, avec relève toutes les cinq minutes pour un quart d’heure de repos.

 

   Au Sud de la deuxième ceinture de glace, la situation s’améliore. Les icebergs sont de plus en plus nombreux et de plus en plus gros mais sans glace de mer. Nous arriverons bientôt en mer de Weddell et serons en vue du Cap Norvégien et de la grande barrière (le continent) que nous longerons jusqu’à Ellsworth et au-delà si possible. En attendant nous allons être confrontés à une dépression avec vents forts et devoir traverser une large bande de glace de mer incontournable et a priori épaisse.

 

 

Le Wyandott suite

 

   Les 06 et 7 janvier 1958, après avoir traversé une région couverte de glace dure et épaisse, nous avons vécu, en eau libre, un coup de tabac comparable à ce qui est observé dans le golfe de Gènes, avec des vagues courtes et inorganisées.

   Du fait de la température, -8°C, tous les embruns et paquets de mer avaient tendance à geler sur le pont et les superstructures du bateau, ce qui devenait un danger pour notre sécurité.

   Tout le monde, du commodore aux observateurs, a été mobilisé, pendant presque six heures. Wake et moi avons eu la responsabilité de casser avec un marteau en plastique les dépôts de glace sur la batterie d’artillerie avant. Tous les quarts d’heure au moment des relèves nous étions couverts d’un léger masque de glace.

   C’est le 8 janvier, que nous sommes enfin en mer de Weddell. La grande barrière est là, à proximité de la station anglaise d’Halley Bay. Courte visite marquée par un accueil très agréable avec thé ou whisky. Autour de la station, découverte des manchots empereurs qui sont plus patauds que les royaux et moins beaux. Au départ il neige et la température est descendue à -12°5 C, nous supportons tous nos équipements polaires.

 

   Les deux jours suivants, nous longeons le continent antarctique et descendons vers le Sud en profitant de l’espace laissé par la formation des derniers icebergs. Cet espace de mer libre qui peut varier de 3 km à 10 km est étonnant, surtout si l’on pense que vers le Nord il y a au moins 1 000 km de glaces de mer et des milliers d’icebergs.

   En arrivant par le travers de la station d’Ellsworth, par vent calme, du ciel clair, un soleil presque chaud et une température de -12°7 C nous trouvons les conditions très agréables.

   Avant les premiers contacts, le West Wind aménage une sorte de quai pour les deux bateaux.

L’amarrage des bateaux est très particulier, un trou d’un mètre dans la glace, l’extrémité d’une amarre dans le trou et un seau d’eau chaude. Sans oublier, en permanence, près de chaque amarre, la présence d’un marin avec une hache, pour éventuellement couper rapidement l’amarre et libérer le bateau.

 

   Contrairement aux stations construites sur les roches continentales comme en Terre Adélie où dans la presqu’île de Palmer, les stations établies sur la grande barrière sont condamnées à devenir en quelques années au maximum, l’ornementation du sommet d’un futur iceberg. La base provisoire établie en janvier 1957 va être abandonnée et une nouvelle base, construite 2 Km plus au Sud dans une zone devant assurer d’après les glaciologues quatre années sans risques de fissures du glacier. Rejoindre l’ancienne base à partir du quai n’est pas chose facile du fait de la distance (2 km) et du danger que représente le bord du glacier en permanente transformation.

Le trajet est balisé et continuellement contrôlé avec des itinéraires différents, suivant le poids des engins et des traîneaux qu’ils tractent.

   L’équipage du Wyandott fait preuve d’une terrible efficacité en travaillant 24 heures sur 24, pendant que la nouvelle base se construit, la première est démontée et transférée.

Les moyens disponibles laissent rêveur : un gros hélicoptère, une dizaine de gros tracteurs à chenilles, l’équivalent d’une dizaine de weasel et des dizaines de traîneaux avec tracteurs.

Ma visite à l’ancienne base s’est faite en hélicoptère à partir du bateau et le retour sur un tracteur. C’est ainsi que nous nous sommes arrêtés à côté d’une énorme crevasse signalée par un monument. En effet, l’an dernier, un tracteur est tombé dedans et la récupération du corps du conducteur s’est avérée impossible. La crevasse, qui s’est ouverte au passage du tracteur à une profondeur estimée à plus de cent mètres, a un axe incliné qui en interdit l’exploration. Depuis cet accident, la structure interne du glacier dans la zone de travail est analysée en permanence par deux véhicules spécialement équipés.

   Grâce aux tracteurs, nous allons au moins une fois par jour voir la construction de la nouvelle base et regarder vivre une rockerie de manchots empereurs qui nous donnent l’impression de nous reconnaître.

 

   Le 14 janvier, nous reprenons la mer ou plutôt le chenal, cap à l’Ouest. Le passage d’une perturbation au nord se traduit pour nous par du vent et des chutes de neige, dehors il fait -18°6 C.

Le lendemain, nous avons retrouvé de la glace épaisse et dure. Le bateau en bave et par ailleurs l’aspect des eaux libres est inquiétant, un aspect huileux avec des auréoles blanchâtres.

 

   Ne souhaitant pas rester là jusqu’en 1959 le commandant décide de faire demi-tour et en informe le commodore. Nous sommes par 78°07 Sud et 57°15 Ouest (à un peu moins de 1,500 km du pôle Sud). À ces latitudes, le degré de longitude ne fait que 23 km, un savoir théorique qui quand il devient réalité étonne !

   Un spectacle auquel nous sommes habitués est la présence permanente du soleil pas très haut sur l’horizon mais qui en fait le tour : vers 6 heures il est dans l’Est, vers midi il est un peu plus haut dans le Nord, vers 18 heures il est dans l’ouest et refusant de se coucher continu pour se trouver dans le Sud vers minuit.

   Nous profitons d’une accalmie pour arroser, par une beer – party, notre position. Un record pour un bateau.

   Sur un morceau de pack épais, le second fait déposer l’équivalent de deux bières par personne, un des cuisiniers les place dans des récipients d’eau chaude et à tour de rôle l’équipage est autorisé à boire sur place avec interdiction, sous contrôle des Navy Police, de remonter de la boisson à bord.

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